
La
transformation du guignol lyonnais en théâtre pour les
petits nous a depuis longtemps fait oublier la fonction de satire sociale
qu'il avait au XIXe siècle. Depuis, et malgré un léger
regain de cet art dans la création contemporaine avec des compagnies
comme celle de Philippe Genty, le théâtre de marionnettes
demeure en France le parent pauvre des arts du spectacle. Il en va tout
autrement dans la plupart des autres cultures et civilisations où
elles sont considérées comme des créatures magiques,
détentrices de pouvoirs insoupçonnés à l'image
des héros ou des divinités qu'elles incarnent.
En
Afrique, notamment chez les pêcheurs Bozo du Mali, elles sont
au centre des fêtes de l'eau, rituels propitiatoires destinés
à favoriser la pêche. Celles du Kwagh Hir, chez
les Tiv du Nigeria, ouvrent un espace de satire sociale à caractère
éducatif très appréciée du public villageois.
En
Chine, les petites marionnettes à gaine, manipulées avec
une délicatesse qui réclame des années de formation,
constituent une tradition multiséculaire qui se transmet de père
en fils depuis des générations. Les troupes vivent principalement
de représentations organisées à la fin de la construction
d'une maison afin d'en chasser les mauvais esprits qui y ont élu
domicile pendant les travaux.
À
Surakarta, haut-lieu de la culture traditionnelle javanaise, le théâtre
de marionnettes et le théâtre d'ombres ont également
un rôle propitiatoire et purificateur comme l'indiquent d'ailleurs
les petits rituels qui précèdent chaque représentation.
Au
Nord-Vietnam, les courtes et savoureuses saynètes de marionnettes
sur eau participaient aux fêtes agraires afin de favoriser la
récolte de riz. Cette tradition est devenue aujourd'hui un spectacle
à part entière, au même titre que l'opéra
traditionnel, et l'on bâtit dans tout le pays des théâtres
spécialement conçus pour ces représentations.
En
Inde du sud ou le profane et le sacré se mêlent dans les
moindres actes de la vie quotidienne, elles mettent en scène
des légendes ou de grands récits épiques comme
le Ramayana ou le Mahabharata. Parfois la même forme peut être
jouée par des acteurs ou par des marionnettes sans que l'on sache
vraiment lesquels ont précédé les autres dans la
naissance de cette forme.
Il
en va de même des pupi de Sicile, encore très
vivants à Palerme, qui retracent les aventures des chevaliers
du temps des croisades.
En
Birmanie, dans la ville de Mandalay, les représentations de marionnettes
à fils consacrées aux Jataka, les vies antérieures
de Bouddha, témoignent de leur rôle religieux et éducatif.
Le
bunraku du Japon, célèbre pour ses grandes marionnettes
portées, est reconnu depuis fort longtemps comme l'une des grandes
formes classiques de ce pays. L'exposition présentera une forme
parente du bunraku, moins connue mais tout aussi ancienne,
le bunya ningyo.
Véritables
oeuvres d'art, proches de la statuaire, ces marionnettes témoignent
d'une extraordinaire diversité dans leurs techniques de fabrication
et de manipulation, qu'elles soient à gaine, à tige, à
fils, voire même à clavier ou sur caisse comme certaines
marionnettes d'Afrique de l'ouest.
Pierre
Bois